Sergio Grondin « Un poète de la castagne »

Une voix. La scène est noire à l’image de la pièce à venir. Une voix surgie de nulle part commence à conter. C’est une histoire de famille. Une sombre histoire de famille. De celles qui sont poignantes, qui vous marquent. Et surtout, l’image d’un père. Un inconnu mais tellement familier. Un père qu’il connaît à travers des cahiers, des cahiers que le paternel a rédigés dans le seul but d’exorciser. De coucher la rage sur le papier. Le voyage dans le temps est de mise. Nous retournons dans le passé de ce père absent pour retrouver la naissance du narrateur. Un coq ? Une bataille de coq ? Se questionne le spectateur avec la titre intriguant. Oui, c’est une bataille. Une bataille entre deux coqs, deux égos, deux hommes, deux identités qui se cherchent, un père et son fils. Ils ne se connaissent pas, l’un cherche l’autre tandis l’autre fuit l’un. C’est un passé trouble qui se découvre devant nos yeux.

Le conte se renouvelle avec la création de Sergio Grondin. C’est le mot, création. Le conte a trouvé dans ce spectacle, que je rechigne à désigner ainsi tant il mêle les genres, un nouveau souffle. Voilà le conte moderne, je l’ai trouvé. Un conteur qui fait vivre, qui vit ses personnages. Sergio Grondin ne lésine pas sur la mise en scène : un carré d’eau au milieu de la scène avec un tabouret en son centre, aux quatre coins de ce carré des projecteurs, à l’arrière un projecteur d’un type particulier. Un objet intriguant, fascinant, « un matérialisateur » de pensée, de souvenirs que ça pourrait s’appeler. L’homme créé la fumée. Dans cette fumée, une lumière, un lumière qui révèle des scènes, des visages dans ses volutes. L’histoire est tantôt incarnée, tantôt relatée. N’est-ce-pas là la vérité du conteur ? Pouvoir à loisir résister à ses personnages, les tenir à distance et céder pour habiter son  récit, l’ancrer dans une réalité ? Sergio Grondin fait honneur à Mythos dans ce jeu risqué de l’innovation en s’en sortant admirablement. En bouleversant les codes, les frontières. La langue n’est pas une barrière, loin de là. Le créole sublime une mise en scène aboutie.

L’entrée en matière est un peu difficile mais le décor n’est pas facile à planter, les histoires de familles, ce n’est jamais facile à raconter… « C’est mon histoire mais ce n’est pas ma vie », la révélation est symbolique. Sergio Grondin incarne les personnages et peu importe qu’ils soient fictifs ou non, ils existent sous nos yeux et sûrement quelque part ailleurs. Kok Batay est le premier spectacle où le frisson était au rendez-vous. Pas ce frisson qui vous parcoure quand vous lisez Stephen King, celui qui vous retourne, qui vous montre, vous fait sentir que vous vivez un grand moment. Merci à Sergio Grondin de nous avoir offert ce grand moment. Un grand moment à Mythos. Un grand moment d’émotion. Un grand moment de conte. Merci.

Allez voir Sergio Grondin et profitez du temps suspendu à l’Aire Libre. Suivez le conseil de l’artiste, qui pourrait bien devenir la nouvelle devise de Mythos : « Toutes les histoires sont intéressantes et le plus important est le silence qui suit l’histoire ».

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