« Retour à Reims » : quand la sociologie rencontre le théâtre

Retour sur une soirée au Grand Logis de Bruz qui nous a fait réfléchir, tous les deux.

« On ne sort pas indifférent »
Retour à Reims, c’est d’abord le titre d’un ouvrage du philosophe et sociologue Didier Eribon publié en 2009 et dans lequel il raconte son retour dans sa famille, lui le fils d’ouvrier devenu un intellectuel reconnu.  Dans la lignée d’Annie Ernaux, source d’inspiration pour Edouard Louis (on songe beaucoup à En finir avec Eddy Bellegueule), l’ouvrage est une réflexion sociologique passionnante sur les transfuges de classe.

Comment transformer un essai sociologique en une œuvre théâtrale ? Le pari est relevé avec succès par Laurent Hatat. Dans le rôle du sociologue il met en scène la confrontation face à la mère, jouée par Sylvie Debrun. Les deux fouillent dans leurs souvenirs, grâce à des photos ou au détour d’une chanson, et racontent ce milieu ouvrier, laborieux.

Les deux acteurs sont excellents et font vivre le texte sans artifices, avec maîtrise et retenue. Le décor est épuré : quelques chaises, une table et peu d’accessoires. On apprécie cette simplicité. La mise en scène est aussi très sobre sans mouvements superflus et sans extravagances. L’ensemble est au service du texte et de l’analyse sociologique. La quasi-absence de contacts physiques entre les deux personnages fait naître une tension que ressent directement le spectacle tout au long de la pièce.

Bien sûr, Retour à Reims est avant tout une œuvre critique, un essai sociologique et politique. Certains moments du spectacle peuvent sembler arides, plus proches d’un cours ou d’une conférence sur la sociologie bourdieusienne que du théâtre. C’est le cas des longs passages sur le rôle de l’école dans la reproduction des inégalités et de la domination sociales ou de la tentative d’expliquer les raisons du vote Front national des milieux ouvriers anciennement communistes. Mais le récit reste passionnant et l’on aime surtout les moments où le sociologue-narrateur raconte ses souvenirs d’enfance avec des mots crus, émouvants : le rapport à son père, qu’il n’a jamais aimé, à ses frères, qui n’ont pas suivi la même trajectoire sociale que lui, la lente conscience de sa volonté de se détacher de son milieu d’origine qu’il repousse de plus en plus. Le récit est particulièrement touchant quand il évoque la difficulté d’être homosexuel dans un milieu populaire et explique comment sa sexualité a contribué à le construire et à l’opposer à son milieu d’origine.

On ne sort pas indifférent de cette heure et quart passée dans la salle du Grand Logis de Bruz. En dehors du plaisir artistique suscité par la performance de deux excellents acteurs, la pièce donne envie de lire, de réfléchir, de se questionner sur les autres et sur soi-même.

« Un spectacle avec de nombreuses interrogations »
Comme Arthur, j’ai assisté hier soir au spectacle Retour à Reims proposé par Laurent Hatat au Grand Logis à Bruz. Je ne m’étais pas renseignée de manière préalable sur ce que j’allais voir. C’est peut être ce qui fait que j’ai été surprise par le ton. Car ce spectacle tente subtilement de mêler théâtre et sociologie. Cela rend un spectacle avec de nombreux atouts. Ainsi se rencontrent un vocabulaire dense, une analyse sociale fine, une critique politique acerbe parfois et une émotion souvent palpable. Ce spectacle n’est pas toujours facile à saisir dans son ensemble tant le mélange peut être saisissant. On passe d’une réunion de famille où se bousculent les souvenirs d’enfance à une conférence sociologique poussée. C’est une histoire bien connue qui sous ses multiples aspects peut nous toucher, que l’on soit issu d’une famille ouvrière ou que l’on se sente à présent en décalage avec une partie de sa famille. C’est l’enfant qui sort de son milieu social originel, qui s’en arrache, par choix et qui ne regarde pas derrière. Les acteurs excellent dans leur rôle et les rendent aussi vrai que possible. On ne sait pas de quel personnage on se sent le plus proche et cela change au fur et à mesure. C’est un spectacle avec de nombreuses interrogations pour l’auditoire qui ressort avec beaucoup plus de questions qu’à l’entrée.

Arthur Ayraud et Morgane Huet
Visuel © Simon Gosselin

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