Bienvenue à Fight Night !

“On dit souvent qu’il ne peut y avoir un spectacle sans public, ce soir c’est plus vrai que jamais.” Boîtier à la main, ce sont les spectateurs qui vont déterminer l’issu du “combat”. Cinq candidats, un seul vainqueur. L’objectif : s’assurer les faveurs de l’assemblée.

Avant que les concurrents n’entrent sur scène, les consignes sont simple. A l’aide du boîtier distribué à l’entrée, chacun est invité à révéler son identité “sociologique” au travers de questions simples. Si vous êtes une femme, appuyez sur « 1 », si vous êtes un homme, appuyez  sur le numéro “2”. Les informations sont ainsi collectées : âge, revenu, situation familiale… Le public est stratifié, on le laisse s’exprimer au travers de grandes catégories auxquelles, par la suite, les candidats vont s’adresser.

Fight Night commence par mettre en avant l’idée de démocratie, pour la déconstruire ensuite tout au long du spectacle. Dès les premières minutes, les spectateurs sont invités à voter pour leur candidat préféré, en se basant uniquement sur ce que les cinq concurrents dégagent, sans qu’ils aient pu parler pour se défendre. Les votes successifs mettent mal à l’aise, tant les arguments utilisés par les candidats pour s’assurer le soutien de la majorité sont éloignés de l’idée originelle de la démocratie. En effet, c’est la majorité qui parle. Et cette majorité décide pour tous les autres quand une partie du public, menée par l’un des candidats, décide de « renverser le système » en rendant leur boîtier, et donc leur voix.

Progressivement, nos convictions concernant notre capacité à s’exprimer par le biais du vote deviennent incertaines, à mesure que le public lui-même semble devenir l’objet de l’étude. En effet, les différentes réactions du public peuvent être analysées de manière différente, entre ceux qui votent pour la candidate dont l’objectif d’obtenir 100% des voix est présenté comme une victoire pour la démocratie, et ceux qui rendent leur boîtier pour protester contre ce système de vote, rendant alors également leur seul moyen de parole.

Fight Night laisse alors sur une sensation de malaise. Quel jugement porter sur nos actions ? Quels conclusions peut-on en tirer ? Quelle légitimité pour la victoire d’un candidat si la moitié de la salle refuse de s’exprimer? Quelle légitimité pour la “majorité votante” de décider si, oui ou non, ces derniers doivent quitter la salle ? Les acteurs restent neutres, se contentant de nos donner certaines clés de réflexion, dont nous pouvons ou non nous saisir.

Porté par des comédiens justes et subtiles, peu à peu contraints à quitter la scène au fur et à mesure de leurs éliminations, le spectacle est aussi drôle que pesant. Alors qu’une partie des spectateurs, ceux qui ont rendu leur boîtier, quittent la salle, le dernier candidat se tient au milieu de la scène. Le “vainqueur”, le visage fermé, se retrouve seul à décrire celle qui lui a permis d’être élu : la “majorité”. C’est une femme de 34 ans, célibataire, athée, gagnant moins de 1 000€, ni raciste ni sexiste. Finalement, seule une minorité s’y retrouve.  

Lauriane Letournel et Maïwenn Le Brazidec
Visuel © Sarah Eechaut

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