Under Ice : un condensé de notre inhumanité ?

Sol jonché de bouteilles en plastiques vides, micros sur pieds dispatchés sur l’ensemble de l’espace et écrans multiples révélant les résultats boursiers… C’est à ce décor que nous faisons face durant les dix minutes d’installation en salle, dix minutes qui semblent s’étirer à l’infini tant l’atmosphère glaçante distillée finit par s’emparer de  chacun. Petit à petit, le spectateur, loin de saisir le sens des décors, pas plus que de ces basses lancinantes qui font souffrir ses tympans, comprend au moins une chose : la pièce de Falk Richter n’a pas vocation à  constituer une soirée de divertissement parmi tant d’autres.

Bon gré, mal gré, le spectateur poussé dans le gouffre

En effet, la mise en scène d’Arturas Areima s’avère d’une efficacité impitoyable quand il s’agit d’attirer le spectateur dans les « eaux glacées du calcul égoïste » (Marx) de la société productiviste. Impossible de regarder passivement cette critique acerbe de nos relations sociales, le metteur en scène lituanien  a choisi de nous faire subir ou adorer frénétiquement cette nage forcée. Il faut dire qu’Areima a choisi de malmener au maximum nos sens : qu’il s’agisse de basses agressives en fonds sonores, d’images dérangeantes s’étalant sur les écrans – ces écrans qui nous suivent partout, d’éclairs stroboscopiques et autres. Les sens resteraient-ils la seule voie possible pour alerter ces êtres anesthésiés intellectuellement et les faire passer de l’autre côté de la couche de glace superficielle qui recouvre nos sociétés ?

« Ce monde n’est pas fait pour nous »

C’est le message que nous délivre dans un monologue désespéré l’acteur Tomas Rinkunas à la fin de la pièce. Comment lui donner tort quand Paul Personne, (Mr. Nobody dans la version originale et joué par Rokas Petrauskas) n’a eu de cesse de répéter dans ses réflexions balbutiantes et torturées qu’une autre vie lui aurait été possible, qu’elle avait dû l’être, qu’elle existe sans doute ailleurs, en dehors de sa vie d’employé d’aéroport voué à répondre aux injonctions productives de ses supérieurs. On est très vite tenté d’en conclure que puisqu’il y a victime, il y a bourreau et en l’occurrence il ne pourrait s’agir que de ces consultants joués par Dovydas Stoncius, Tomas Rinkunas. Guidés par des objectifs d’efficacité et de productivité qui transpirent de leur vocabulaire de « management consultants », ils s’avèrent froids, cruels, et impitoyables. Seraient-ce eux qui imposeraient leur mainmise totalisante en instaurant un monde tout entier régis par les lois de l’efficacité économique ?

C’est à mon sens loin d’être le cas. Toute l’efficacité du processus narratif d’Under Ice repose sur le fait que ces consultants n’apparaissent pas comme les bien-lotis d’un système mais comme des personnes pathologiquement instables, aliénées par leur grille de lecture productiviste et dont on distingue d’ailleurs à peine les individualités. Loin d’assujettir le monde, c’est le monde que nous avons créés qui nous assujettis tous. Toute la pièce ressemble à l’aboutissement de la Dialectique de la raison dégagée par Horkheimer et Adorno. Censée nous libérer de la contrainte extérieure, la raison se réifie et nous asservie de nouveau en nous imposant des finalités rationnalisées et objectives mais dénuées de toute moralité. C’est exactement ce que les deux consultants ne font que finalement subir, aliénés par leur nécessité d’être productifs, efficaces, compétitifs et fournis en « personnal effectiveness ». La pièce insiste tout particulièrement sur les plaisirs, les divertissements, qui ne constituent jamais des fins mais toujours des moyens pour forger un groupe ou un individu plus efficace. On le voit au jeu frénétique absolument remarquable des acteurs qui paraissent tout entier mus par une force extérieure cynique dans leur chants, leurs ébats sexuels, leurs danses. Une comédie musicale macabre dans laquelle les être s’échappent à eux-mêmes, en somme.

Puissant, violemment interprété et par-dessus tout déboussolant, Under Ice est une plongée dans les eaux glacées de nos réalités sociales et humaines. On ne respire d’ailleurs qu’en en sortant.

Alexis Franchaud / © Nico M Photographe