Un Jardin de Silence, délicieux hommage à Barbara

David Neerman accompagne au piano L (Raphaële Lannadère) qui joue le rôle de Barbara. On la reconnaît à ses lunettes noires fétiches. On pense alors immédiatement à son titre femme-piano-lunettes. Tout est là : le piano, les lunettes et la femme. Une femme qui veut rester à la fleur de l’âge, rongée par ses complexes, dépassée par sa célébrité, mais emportée par l’amour qu’elle porte à la chanson et au public. Raphaële Lannadère, parfois secondée par Thomas Jolly le metteur en scène, chante ses plus beaux succès : de La Joconde, de Paul Braffort à Je ne sais pas de Jacques Brel en passant par le gourmand titre de Vincent Scotto : Elle vendait des p’tits gâteaux.  On assiste à un spectacle original, entre concert et théâtre.

Le respect de l’artiste

La spectacle commence par la remise du prix Barbara à L, nom de scène de Raphaële Lannadère. Il récompense l’artiste pour sa force poétique et son empreinte vocale qui s’inscrivent dans le sillage du talent de Barbara. Raphaële Lannadère a souhaité rendre hommage à son inspiratrice dans ce spectacle : c’est elle qui a imaginé et écrit le texte. Loin d’une imitation vulgaire ou ridicule, elle sait restituer avec brio la spontanéité, le mystère, et l’aisance vocale caractéristiques de la chanteuse. Elle « l’interprète » plus qu’elle ne l’imite : on y voit la volonté de rester fidèle au personnage. C’est avant tout une grande estime pour Barbara qui transparaît, en témoigne par exemple le choix de terminer le spectacle à l’apogée de sa carrière, nous laissant sur une note agréable.

Une passion étonnante

Des extraits d’enregistrements d’interviews viennent ponctuer la représentation. Ils mettent en lumière la manière de s’exprimer propre à Barbara, qui s’éparpille souvent et débite rapidement. Un entretien est particulier, celui de Nancy avec Serge Gainsbourg. Il est joué sur scène. Thomas Jolly se met dans la peau du journaliste maladroit qui pose des questions abruptes sur les carrières respectives des deux artistes. Un Gainsbourg à l’humour froid et une Barbara grandiose qui répond avec le tact qu’on lui connaît. Elle évoque au cours de cette interview sa fameuse métaphore de la conversation. Pour elle, chanter c’est parler avec son public : une discussion qui l’emplit de bonheur et lui permet de s’accepter telle qu’elle est. Pourtant, juste après, Raphaële Lannadère prend le micro pour chanter Solitude. La réciprocité sentie avec son public n’est en réalité qu’éphémère. Elle dure le temps d’un concert. À noter d’ailleurs que contrairement à la plupart des titres interprétés dans le spectacle, Solitude n’est pas une reprise. Cela renforce l’idée que ce sentiment est bel et bien le sien. Il l’anime, ou plutôt la hante. Et pour unique remède, il lui reste la transcendance que lui procure le chant.

Une femme humble

La dernière partie du spectacle nous fait découvrir un nouvel aspect de Barbara. Celui de l’artiste engagée, au travers d’une cause qu’elle aura défendu de 1988 à sa mort en 1997 : la prévention pour le SIDA. Thomas Jolly, dans le rôle du médecin qui a accompagné la chanteuse, nous fait le récit de ses nombreux déplacements auprès de prisonniers, ou de personnes atteintes. Malgré sa célébrité, c’est une lutte effectuée dans le secret, qu’elle a tenu à préserver du tourbillon médiatique. Sans doute pour célébrer son humilité, cette femme qui souhaitait tant rester dans l’ombre est très mise en avant dans le spectacle. Notamment par la disposition des personnages : elle est au centre face à nous, le pianiste est à gauche de profil, et Thomas Jolly à droite est de dos. Sous le feu des projecteurs, Barbara nous éblouit avec sa longue robe noire en dentelles, ses lunettes noires pour paroi, et pour arme sa voix.

Les dernières paroles du spectacle, issues d’une de ses chansons, nous foudroient : «  je ne sais pas dire je t’aime ». Étonnant de la part d’une femme qui disait avoir l’amour pour religion. Comment rendre un amour aussi fort que celui qu’elle a reçu de son public, admiratif de sa voix puissante et de sa prose exquise ? Barbara aurait probablement apprécié le tonnerre d’applaudissements que la salle rennaise a réservé ce dimanche à Un Jardin de Silence

Zayneb Ait Ali / © Loewen Photographie