40 degrés sous zéro ou l’incrédulité du spectateur

Nous sommes deux étudiantes, Madeleine et Vick, et nous avons assisté à la représentation de 40° sous zéro – L’homosexuel ou la difficulté de s’exprimer & Les quatres jumelles de Copi, mise en scène par Louis Arène et Lionel Lingelser et joué par la compagnie Munstrum, voici nos impressions sur ces deux heures de spectacles.

Le point de vue de Vick

Nous arrivons dans l’église du Vieux Saint-Étienne, lieu de la représentation campée par la compagnie Munstrum. Le cadre est atypique et majestueux, la scène vide mais les rangs déjà bien emplis. J’en sais assez peu sur la pièce que je m’apprête à voir, j’ai décidé de me laisser surprendre. Et je suis rapidement surprise, nous avons pour consigne de fermer les yeux pendant 30 secondes pour pallier à l’absence de noir complet de la salle. Alors que je réouvre les yeux, un homme ou peut-être une femme porte une coiffe immense semblable à un lustre et est placé.e sur une structure dissimulée par un drap. Cet être coloré chante de manière mélancolique le titre « Girl just want to have fun ». Le son résonne dans la bâtisse anciennement religieuse et place l’auditorat en apesanteur. Ce qui suit pourtant sera radicalement opposé à cette parenthèse lyrique.

Le premier tableau se met en place : une cuisine une table à manger une baignoire, on comprend bien vite que dehors il fait 40° sous zéro, nous sommes en Sibérie.

Le premier acte commence. Elles sont 3 femmes transgenres, ayant opéré un changement de sexe ou non, à occuper la scène : une mère, sa fille « adoptive » et une femme éprise de la plus jeune. Les actions provocantes et étranges s’enchaînent. Irina, la fille, « chie » son enfant, ne veut pas manger ni se laver, tombe dans les escaliers se casse une jambe, se fait sodomiser par son amante et couche également avec le chien. Elle semble fragile, dépendante, peut-être bipolaire.
Le comique d’absurde et le trop-plein de provocation étouffe le message, que je suppose être une critique de la rigidité des normes du genre et des pratiques sexuelles. De plus des passages entiers où les personnages se mégenrent me laissent perplexe face au traitement de la pluralité des genres et de la visibilité de ceux-ci. Puis le tableau se termine sur une tempête de neige et le second, encore plus étrange, prend place.

Ici nous sommes en Chine ou alors peut-être en Alaska, nous ne distinguons pas très bien la situation. La cocaïne flotte dans l’air, la morphine et l’héroïne sont omniprésentes. Deux jumelles cocaïnomanes assises sur un canapé se font interrompre par deux autres sœurs et pendant une demi-heure ces quatre femmes vont se tuer, se réveiller, se re faire tuer, se re-re-réveiller pour finir par se re-re-re faire tuer. En quelques mots je n’ai pas pu rentrer dans ce deuxième acte et il me semble que c’est le cas d’une partie importante du public puisque certain.e.s ont même décidé de quitter la salle. Malgré une scénographie, des costumes et un jeu d’acteur remarquable, l’absence de fond m’a fait trouver le temps long. Cette pièce me donne une impression de Climax trop de fois atteint et l’exercice est ici moins bien maîtrisé que chez Gaspard Noé. Je me suis évidemment demandé si cette aversion pour l’absurde et la provocation était dû à mon manque de confrontation avec ce style de théâtre. Mais, au vu des réactions de l’auditoire, il me semble que nous sommes nombreu.ses.x à être peu amatrices et amateurs de ce comique de l’absurde qui utilise ici la provocation comme une fin et non un moyen.

Le point de vue de Madeleine

Le lieux est magnifique : le Théâtre du Vieux Saint-Etienne est en fait une église dans laquelle on a placé des gradins et un linoléum faisant office de scène. J’admire, bien au chaud sous le plaid distribué à chaque spectateur. Une petite dame assise à côté de moi remarque mon émerveillement et en profite pour engager la conversation : “Ils ont bien aménagé la salle, n’est-ce pas ?”. Elle me dit venir à chaque représentation du théâtre depuis son inauguration. Pourtant, au bout d’une heure de spectacle, elle partira : “Je veux bien être tolérante, j’aime l’art, mais il y a des limites” me soufflera-t-elle en partant.

Je suis moi aussi perplexe face à ce qui se déroule sous mes yeux. Le spectacle se découpe en deux tableaux : le premier relate l’histoire d’une sorte de communauté transsexuelle en Sibérie tandis que le second… Je ne saurai pas vraiment dire, je ne sais même pas s’il y avait une histoire. Cette deuxième partie m’a semblé extrêmement longue, je n’ai pas réussi à “entrer” dans l’esprit de la pièce. Deux paires de soeurs droguées s’entretuaient puis ressuscitaient en se criant “salope” à tout bout de champ.

Pour les deux tableaux, j’ai l’impression que la forme du spectacle a été extrêmement soignée : une mise en scène intéressante, des costumes recherchés et un décor dont chaque élément sert l’histoire. Cette forme aurait-elle été privilégiée face à un fond quasi-inexistant ? Pendant une bonne partie du spectacle je me suis dit que cette incompréhension venait de moi, que je n’étais pas touchée par cette forme d’art. Mais force est de constater que l’imperméabilité à la pièce concernait une bonne partie du public, au vue de l’hémorragie de spectateurs durant le spectacle et des commentaires à la sortie. “Chelou”, “perché” pour les plus jeunes et “je me suis endormi” pour les séniors.

Pourtant, le titre du spectacle (40° sous zéro – L’homosexuel ou la difficulté de s’exprimer & Les quatre jumelles de Copi) laissait à penser une oeuvre peut-être plus classique, un questionnement du genre et la difficulté des relations sociales pour celleux qui sortent de la norme. J’étais partie pour voir affirmation de soi et remise en question de la société occidentale, j’ai vu bains de sang inexpliqués et provocation exubérante. Ce genre d’art pourrait certainement plaire à un certain public, mais encore aurait-il fallu être plus clair dans la description du spectacle…

Vick Davy et Madeleine de Bressy / © Elodie Le Gall