Retour sur la soirée du 5 avril au Magic Mirror : double concert Flavien Berger – Odezenne

Flavien Berger, ou comment créer un voyage électro-pop

Il serait réducteur de qualifier la musique de Flavien Berger de simple son pop, car l’expérience qu’il propose, dans ses albums et ses concerts, va bien au-delà des carcans d’un genre unique. En effet, le musicien allie avec brio des textes poétiques, parfois absurdes, et une musique douce, posée ou dansante, relaxante, parfois expérimentale, toujours intéressante. Flavien Berger joue sur les ambiances, avec des sonorités très électroniques permises par l’utilisation fréquente du synthétiseur, rappelant les morceaux de Mac Demarco. Créant souvent des boucles répétitives, sa musique frôle le psychédélisme. Mais surtout, c’est la variété qui va étonner : l’auditeur va passer de chansons pop dansantes (Maddy la Nuit) aux mélodies mémorables (Castelmaure ou Hyper Horloge), aux longues pièces expérimentales (999999999) ou progressives (Contre-Temps), en passant par de lents morceaux plus instrumentaux (Rétroglyphes, Intersaison ou Dyade). Dans ses concerts, Flavien Berger s’applique à retranscrire l’atmosphère hallucinée de ses albums, mais va plus loin, il sublime sa musique.

Une expérience auditive et visuelle

Poser des mots sur une musique n’est pas un exercice facile, mais on peut ici tenter le défi, puisque la sienne est assez évocatrice. Si l’on voulait se représenter sa musique, on pourrait ressentir que le son de Flavien Berger ondule, ruisselle, berce, ondoie, tournoie : les nappes sonores créent un univers assez psyché et reposé. Si on ferme les yeux, on peut voir une plage, du sable chaud, des feuilles qui bruissent, des vagues qui doucement s’éclatent, un bateau à la dérive. Les sons très ronds et chauds, la voix douce et calme, parfois la présence de chœurs, l’utilisation d’instruments au timbre caressant (la harpe dans Hyper-Horloge, des cordes frottées dans Contre-Temps…), créent un climat très tranquille, une ambiance rêveuse et planante.

En concert, les émotions de ses morceaux sont brillamment transmises. Flavien Berger est seul sur scène et joue avec différents instruments électroniques, créant des samples, ainsi qu’un synthé, pour quelques solos. Mais en majorité, il va être à son micro, devant les spectateurs à l’écoute, pour chanter et allier avec talent les textes aux mélodies. Souvent, il va utiliser sa main pour mimer ses intonations, avec des mouvement délicats et justes. Autour de lui, quatre grands morceaux de tissu sombre recouvrent chacun une installation métallique qui, tels des fantômes, tournent, montent et descendent, au gré des chansons. Original, ce spectacle visuel apparait comme très pertinent puisqu’il est en adéquation avec les émotions que font ressentir sa musique : une clef pour un monde mystique et halluciné. Enfin, les lumières tamisées et l’ambiance obscure et bleutée permettent de mettre en place une expérience totale, auditive et visuelle, du plaisir plein les yeux et les oreilles.

Humour absurde et poétique

En arrivant sur scène dans l’obscurité, presque en cachette, Flavien Berger apparait gêné face au public. Mais cette impression s’est vite dissipée, c’était pour mieux instaurer un lien avec l’auditorat. En effet, dès la fin du morceau introductif, il enchaîne les interventions à l’humour subtil, distingué, et toujours empreint d’un décalage absurde. Il fait l’éloge de son pied de micro qu’il demande d’applaudir à chaque fin de morceau, le désignant comme point central du concert, va ensuite faire une longue tirade pour expliquer la nécessité de ne pas parler entre les morceaux, ou encore, à la fin, acclame la « circularité » : ne cherchez pas à comprendre, il n’y a rien à comprendre. Cette absurdité, cet onirisme décalé se retrouve dans ses textes. On peut effectivement citer quelques vers :

« Tu viens de plier la réalité »

« Je vais t’aimer / L’été dernier »

« Téléphone moi, encore / Je promets que je ne répondrai pas »

« Aimer un peu trop Maddy / C’est de la pyrotechnie »

Musique planante, voyage rêveur à travers un univers décalé, tout était là pour constituer un magnifique moment chargé d’émotions, ainsi qu’une invitation à écouter et réécouter ses albums, puis à attendre son prochain. On pourrait regretter la durée assez courte du concert, qui s’inscrivait dans un double-programme. Il n’était que la première partie de la soirée, la puissance électro-hip-hop d’Odezenne allait suivre.

Après le passage triomphant de Flavien Berger, la foule fait place à Odezenne sur la scène du Magic Mirror. Dans un décor futuriste, comme dans un cockpit de fusée, Alix, Jacques et Mattia font l’unanimité dès les premières secondes.

En polaire malgré l’étuve, ils agitent la foule sur le premier morceau de la soirée, Souffle le vent issu de leur avant-dernier album Dolziger Str. 2, sorti en novembre 2015. L’ambiance rouge et blanche des effets lumineux provoque comme une transe qui se diffuse dans le public. Le chanteur annonce entre deux morceaux « Rennes ça fait longtemps ! », à la manière de retrouvailles attendues impatiemment. Le groupe enchaîne les chansons les plus populaires de leurs quatre albums, Nucléaire, Bouche à lèvres, en L, On nait on vit on meurt, au plus grand plaisir des fans qui se déchaînent littéralement au gré du rythme, n’hésitant pas à sauter et taper du pied sans retenue contre le parquet du Magic Mirror faisant trembler toute la structure. Tout ça à la grande satisfaction de Odezenne dont le chanteur lance « venez on fout le bordel » tel un élan d’encouragement envers le public, déjà dans un état second.

Un texte sans filtre, une énergie sans retenue

Il est vrai, malgré l’aspect intimiste de la salle de concert et l’effectif réduit, l’énergie déployée à la fois de la part de l’auditorat et de Odezenne, n’a rien à envier à celle des Zéniths. Le groupe allie justesse des rythmes et textes forts, cash, sans filtre, à l’image de leur titre culte Je veux te baiser que la foule entonne sans pudeur. C’est à cela que l’on reconnaît de véritables artistes, ils n’ont pas peur de choquer, tant qu’ils le font au service de leur art et de leur performance. Avec ce concert, chacun se constitue une bulle dans laquelle on se laisse planer, dans laquelle on est désinhibé, comme si l’on dansait seul dans notre chambre. Oscillant entre titres rapides et saccadés comme En L et des titres plus lents, emplis de poésie avec Au Baccara : « t’es pas la femme de ma vie / toi t’es la femme de la tienne ».

La fin du concert s’annonçait pour 22h30, mais c’était sans compter sur le rappel triomphant de la foule, auquel répondent les membres du groupe en revenant sur scène pour trois chansons supplémentaires. Ainsi se termine ce double concert, dans la chaleur et l’allégresse générale du Cabaret Botanique.

Matis Eugène & Anna Aubin / © Jean-Adrien Morandeau